Je veux comprendre : lobbies et perturbateurs endocriniens

Comment expliquer que la définition des perturbateurs endocriniens votée par la Commission Européenne rende leur toxicité si difficile à prouver, alors que c'est la santé de tous qui est en danger ? Retour sur la stratégie des lobbies pour détourner l'attention des perturbateurs endocriniens au détriment de la santé du consommateur.

Le mercredi 15 juin 2016, la Commission européenne a rendu publique sa définition des perturbateurs endocriniens attendue depuis 2009. Un perturbateurs endocriniens est désormais défini comme « Une substance qui a des effets indésirables sur la santé humaine et qui agit sur le système hormonal, et dont le lien entre les deux est prouvé. »  Cette définition a suscité un tollé dans la communauté impliquée dans la lutte contre ces substances, car elle rend très difficile la reconnaissance des perturbateurs endocriniens comme des substances nocives.

 

En effet, cette définition implique de devoir prouver les effets néfastes des perturbateurs endocriniens sur le corps, à travers le système hormonal, mais aussi d’établir leur nocivité sur l’homme et non pas sur les animaux. Cela hausse considérablement le niveau de preuve nécessaire pour classer définitivement les perturbateurs endocriniens comme substances dangereuses pour l’être humain. Les preuves scientifiques des dommages qu’ils causent aux animaux sont écartées. En clair cela revient à faire des citoyens des cobayes, testant les substances jusqu’à ce qu’un danger soit détecté. Seulement il sera trop tard…

 

Le consommateur : une allégorie

Le consommateur : une allégorie - Crédits : Pixabay

 

La guerre que se livrent les adversaires aux perturbateurs endocriniens et les lobbies de l’industrie chimique est donc loin de se terminer avec cette définition. Les nombreuses études réalisées sur le sujet sont pourtant claires sur le danger qu’ils représentent. Gilles-Eric Séralini a notamment publié la seule étude de longue durée publique sur les aliments contenant des OGMs. Elle démontre une forte hausse des cancers chez les rats soumis à ces aliments.  Alors pourquoi ces travaux ne sont-ils pas reconnus et écoutés ?

 

 

 Les enjeux du débat

 

Cette question est au cœur de multiples conflits d’intérêts. D’un côté, c’est la santé du public qui est en jeu, puisque la nocivité pour l’organisme de certaines de ces substances est très fortement suspectée. Et parfois prouvée. De l’autre, interdire les perturbateurs endocriniens coûterait cher à l’industrie chimique.

Les lobbies chimiques ont donc adopté une double stratégie pour défendre leurs intérêts : brouiller le débat et minimiser l’impact de la pollution environnementale sur la santé.  

 

Des conroverses de facade

Les lobbies financent leurs propres études sur les perturbateurs endocriniens et s’en servent pour alimenter l’illusion d’une controverse à leur sujet. Les conflits d’intérêts sont évidents : le fait de mettre au même niveau des travaux financés par l’industrie chimique et d’autres réalisés indépendamment- sur des fonds publics par exemple - décrédibilise gravement les seconds.

Les résultats des études des lobbies sont parfois sortis de leur contexte, comme dans le cas de l’étude des liens entre le style de vie d’un individus et sa fertilité. Les données pouvant être interprétées dans un sens ou dans l'autre, les arguments ne peuvent être recevables dans un débat scientifique Pourtant cela est suffisant pour atteindre l’objectif des lobbies : faire croire qu’il est impossible de trancher sur le danger que représentent les perturbateurs endocriniens.

Cette “manufacture du doute”, comme l’appelle Stephane Horel, suffit à faire s’interroger l’opinion publique et les décideurs. Cela ralentit les prises de décisions et affaiblit les opposants aux perturbateurs endocriniens.

 

Un angle de recherche qui exclut toute responsabilite de l'industrie

Les recherches des lobbies qui étudient les mêmes sujets que les travaux indépendants passent complètement sous silence le rôle des produits chimiques. La question de la baisse de la fertilité masculine en est un bon exemple :

En 50 ans, la qualité du sperme a diminué de 50% à l’échelle mondiale1. Les perturbateurs endocriniens ont une influence dans ce déclin puisqu’ils dérèglent le système hormonal. Or, le Conseil européen de l’industrie chimique a financé une étude2 cherchant à déterminer les causes de cette infertilité croissante.Mais ces travaux étudient le rôle des comportements individuels, dont la consommation de cannabis, dans la baisse de la qualité du sperme. Chercher des causes individuelles à la baisse de la fertilité permet de passer sous silence les responsabilités potentielles de l’industrie chimiques. Cela revient à dire : « nous ne sommes pas responsables des choix individuels, donc si la fertilité baisse ça ne peut être de notre faute ».

 

Les produits chimiques ? Je ne vois pas le problème !

Les perturbateurs endocriquoi ? Je ne vois pas le problème ! - Crédits : Pixabay

 

On le voit, les facteurs environnementaux ne sont pas du tout pris en compte. Les perturbateurs endocriniens contenus dans les produits des entreprises de chimie font pourtant partie de ces « facteurs environnementaux ». Ils touchent tout le monde quel que soit le comportement des individus. Tous les jours et toute la vie nous y sommes exposé : dans les aliments (fruits et légumes traités chimiquement, animaux nourris aux OGM), les produits cosmétiques et même l’air (épandage de pesticides) ou l’eau (rejets industriels).

 

Ainsi, le choix de l’angle de recherche sur un sujet est déjà révélateur des causes que l’on souhaite mettre en avant. De cette façon les lobbies font passer avec une façade d’objectivité scientifique une idée en réalité déjà orientée dans le débat public.

Si le fumeur de cannabis décide de sa consommation, il n’a en revanche pas le contrôle sur son exposition aux perturbateurs endocriniens, qui lui est imposée. On expose ainsi la population à des substances nocives dont on connaît mal les effets.
Le public et les décideurs sont placés dans une situation d’incertitude par la quantité d’études contradictoires financées par les lobbies. Pour une étude publique, dix études privées sont publiées. Il est alors difficile d’évaluer les vrais risques que représentent les perturbateurs endocriniens au milieu de cette quantité d’information plus ou moins objectives. Cela ralentit la mise en place de réglementations pourtant indispensables.  

 

Texte : Jean-Baptiste

Illustrations : Lucile. G

 


Sources :

http://www.iddri.org/Projets/Seminaire-Developpement-durable-et-economie-de-l-environnement/La-vulnerabilite-de-la-regulation-le-cas-emblematique-des-perturbateurs-endocrininens

 

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/06/11/le-cannabis-double-t-il...

 

1 E. Carlsen et al., « Evidence for decreasing quality of semen during past 50 years », British Medical Journal, vol 305/6854, septembre 1992, p 609-613

 

2 Tout d’abord l’étude ne porte que sur un seul critère d’évaluation de la fertilité des spermatozoïdes : la morphologie. Il en existe pourtant deux autres : la capacité des spermatozoïdes à se déplacer et leur concentration.

Ensuite le communiqué de presse conclue à un effet avéré du cannabis sur la qualité du sperme. C’est vrai mais cet impact est finalement peu significatif, moins que celui du changement des saisons par exemple. Il ne concerne que les personnes de 18 à 30 ans et n’est plus détectable si la consommation a eu lieu plus de six jour avant la consommation.

L’étude en conclut donc que « le style de vie d’un individu a très peu d’impact sur la morphologie des spermatozoïdes ». Pourtant toute la communication, reprise massivement par les médias, se fait sur le lien entre cannabis et baisse de la qualité du sperme.

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